LA RÉPUBLIQUE ET SES LANGUES
Au moment où nous venions de clore un colloque consacré à « Langues et littératures en Afrique francophone : pour quelle stratégie de cohabitation ? », la polémique a éclaté à la suite d’un propos tenu par le président de la République, propos selon lequel il avait envisagé d’alphabétiser tous les fonctionnaires en wolof. La violence des réactions suivie d’un communiqué de précision de la présidence, prouve éloquemment que le pluralisme linguistique est un problème à la fois complexe et sensible. L’auteur de ces lignes n’a ni l’autorité ni la compétence pour trouver des solutions à cette question que le Sénégal, à l’instar de beaucoup de pays, n’a pas encore réussi à appréhender d’une façon lucide et rationnelle. Mais s’il en parle c’est en sa qualité de simple citoyen, qui dans l’obscurité de son état, se préoccupe autant que le plus illustré des citoyens à tout ce qui touche la chose publique. Il peut s’approprier les mots que Rousseau a placé au début du livre premier du Contrat social : « Né citoyen d’un État libre, et membre du souverain, quelques faibles influences que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d’y voter suffit pour m’imposer le devoir de m’en instruire. Heureux, toutes les fois que je médite sur les gouvernements, de trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d’aimer celui de mon pays ! »C’est donc au nom de ce droit de « citoyen » et cet amour de la patrie que je voudrais dire quelques mots sur la question des langues au Sénégal afin de susciter le débat et faire entendre des voix qui ont plus d’influences dans la gestion des affaires publiques. Mon premier mot qui remonte à l’origine et touche à l’universel, consiste à rappeler que la diversité linguistique est naturelle, culturelle, et fondatrice de l’humanité. Dans la Genèse la Bible nous enseigne que l’Éternel a provoqué la confusion entre les hommes à cause de leur tentation à conserver le monolinguisme, un seul nom, une seule cité, une seule langue. Dieu les aurait confondu (linguistiquement) et disséminés (géographiquement) sur la terre : ce qui serait à l’origine de la diversité culturelle et linguistique de l’humanité. Du côté du Coran, la pluralité des langues humaines est un phénomène naturel qui fait partie, autant que la création des cieux de la terre, des signes d’Allah, c’est-à-dire quelle est la manifestation de sa puissance créatrice. « Parmi ses signes, la création des cieux et de la terre et la diversité de vos langues et de vos couleurs. En vérité, il y a en cela des signes pour ceux qui savent » (Sourate Rûm, verset 22). Si les deux plus grands textes fondateurs de l’humanité ont consacré aussi le pluralisme linguistique, c’est parce que ce phénomène est non seulement originel, mais un facteur déterminant de la culture et de la civilisation. De la Bible et du Coran, nous pouvons retenir que la diversité linguistique est un fait naturel et nécessaire et non une observation. Mon deuxième mot est que la pluralité des langues, comme le montrent les livres révélés, est un phénomène complexe, difficile à gérer et qui interpelle l’intelligence des savants. Les travaux de la linguistique et particulièrement de socio-linguistique attestent de cette complexité. Dans les contextes de plurilinguisme culturel, les langues selon leur statut leur fonction, leur puissance, ont des rapports variés aux conséquences parfois graves. Les rapports peuvent aller de l’influence mutuelle à la domination en passant par des conflits et des résistances qui engagent les normes, les valeurs et les croyances véhiculées par chaque langue. Et puisque les territoires respectifs des langues sont loin d’être bien délimités, on assiste à des imbrications et des politiques tel qu’il est possible de déceler ce qui appartient de telle ou telle autre langue, d’autant plus qu’un locuteur peut parler différentes langues, selon les lieux, les circonstances et les contextes. Mon troisième mot est que la République du Sénégal, à l’instar de beaucoup de pays africains, est déterminée par la diversité linguistique, une diversité linguistique particulière, née de la rencontre de trois grandes civilisations : la négro-africaine, l’identité première, transmise par plusieurs langues nationales (le wolof, le pulaar, le sérére, le Diola, le mandingue, le Soninké etc.) ; l’arabo-islamique arrivée vers le V et le VI siècle avec une langue de culte, un livre sacré et un système normatif et juridique fortement codifié ; l’occidentale française venue avec le commerce triangulaire et la colonisation et qui s’est infiltrée avec sa langue (le français), ses textes (la Bible et la littérature), son administration, son idéologie philosophique politique et juridique. Si un syncrétisme culturel est né de la rencontre des deux premières civilisations, il n’en est pas encore aussi entre ces éléments syncrétisés et l’élément occidental. Tout le problème de la République du Sénégal se trouve d’abord dans la cohabitation de ces langues dans son territoire. Mon quatrième mot est qu depuis son indépendance jusqu’à ce jour, la République du Sénégal n’est pas arrivée à développer une politique linguistique cohérente, élaborée à partir de la réalité complexe de son champ linguistique. Sur le plan institutionnel, la constitution du Sénégal(sa dernière comme les précédentes) reconnaît certes la diversité linguistique, fait du français la langue officielle, reconnaît les langues nationales ; mais elle ignore étrangement l’arabe, malgré son autorité historique et sa prégnance et son statut symbolique. Dans le domaine éducatif, malgré les évidences scientifiques, les intentions politiques et les affirmations volontaristes, l’introduction des langues nationales à l’école reste une utopie. Le Sénégal semble être piégé par son plurilinguisme culturel qui lui fait garder le statut quo hérité de la colonisation et qui, sur le plan éducatif, nuit toutes les langues maternelles que le français. La crise de l’école sénégalaise est avant tout une crise de langue(s). Dans la vie politique, le piège linguistique manifeste encore davantage les contradictions du système. Étrange est cette démocratie où les textes, les lois et les institutions sont écrits dans une langue(le français) que la majorité des citoyens ne peut lire ni comprendre. Étrange est également ce jeu démocratique où pendant la campagne électorale tous les candidats font recours au wolof et qui, une fois élus légifèrent et gouvernent en français. Étrange est également cette administration où le wolof est parlé à tous les niveaux et toutes les circonstances, malgré le statut officiel du français. Toutes ces pratiques discursives et d’autres encore, manifestent les contradictions et les ambiguïtés de la réalité linguistique du Sénégal. Mon cinquième propos, c’est que ces paradoxes étranges sont la preuve que dans la diversité linguistique se posent des enjeux et des risques graves pour la vie individuelle et collective de la nation : des enjeux identitaires, culturels, politiques avec des risques de déracinement, de repli identitaire de sécession. Ce qui permet au français de conserver toujours son statut de langue officielle, c’est ce qu’il constituerait le ciment entre les différents groupes ethnolinguistiques incarnés par les langues nationales. La levée de boucliers contre l’idée d’alphabétiser tout le monde en wolof en est une illustration. Le Sénégal continue de bégayer à cause de sa polyphonie linguistique. Mon sixième propos est que le monolinguisme (une langue, une nation), même si il est plus commode et moins embarrassant, n’est pas une nécessité, ni une loi universelle. Les États africains anté-coloniaux ont toujours été plurilingues et ont eu des institutions viables dans le respect de la diversité linguistique. Aussi la République du Sénégal doit-elle assumer cet héritage de pluralisme linguistique pour bâtir une nation plurielle où toutes les langues jouiront des mêmes droits sans pour autant remplir les mêmes fonctions. Mon dernier mot est que pour construire cette nation polyphonique et plurivocale, il faut entreprendre une politique linguistique cohérente fondée sur un certain nombre de principes :
1) le respect absolu de la diversité linguistique ;
2) la reconnaissance des fonctions sociales et culturelles des différentes langues.
3) A partir de cette fonctionnalité, attribuer à chaque langue son rôle dans le système éducatif, administratif et politique. A ce niveau, on peut envisager des échanges inter-linguistiques par des procédés de traduction et de mise en relation. Les rapports entre l’arabe et les langues nationales dans les écoles coraniques peuvent servir de base de réflexion.
En conclusion, je dirais que la République du Sénégal et ses langues sont la preuve que le plurilinguisme culturel est à la fois une richesse et un fardeau. Ce fardeau, nous devons trouver les moyens de le porter parce qu’il y va de la survie de notre identité plurielle, de l’institution d’un système éducatif performant, de l’instauration d’une démocratie effective qui s’exprime dans les langues du peuple. L’un des moyens porter ce fardeau linguistique est de mener une politique linguistique bien pensée qui reconnaît toutes les langues et assigne à chacune d’elle sa fonction culturelle, sociale ou politique.
Walfadjri, jeudi 28 juin 2001