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Médi'Art, une publication du Groupe 30 disponible seulement en ligne  (groupe30@hotmail.com)

IDENTITE AFRICAINE ET MONDIALISATION

 Par Boubacar Boris Diop

       Au début des années 90, le jeune réalisateur burkinabé Idrissa Ouedraogo lançait une phrase restée célèbre : « Je ne suis pas un cinéaste africain, je suis un cinéaste tout court ». Depuis lors, il est devenu banal de voir des  romanciers, peintres et musiciens africains de la nouvelle génération se présenter, pour ne plus être prisonniers de leur négritude, comme des citoyens du monde. La coïncidence entre cette attitude et la fin de la Guerre froide n’est sûrement pas fortuite. Venant de créateurs négro-africains, ces déclarations rompaient très nettement avec les décennies antérieures au cours desquelles les intellectuels du continent n’ont paru avoir d’autre souci que la reconstruction d’une identité nègre malmenée par des siècles d’esclavage et de colonisation. Pourquoi leurs héritiers ont-ils brusquement eu envie de recracher leurs racines comme un fruit amer ?  Ce Meurtre du Père procédait peut-être de l’instinct de survie. La chute du Mur de Berlin n’annonçait pas seulement l’effondrement du communisme mais aussi le passage de relations commerciales inter-étatiques à une économie mondialisée. Peu désireux de rater un tournant majeur, les jeunes producteurs culturels africains ont refusé de s’enfermer dans un discours jugé passéiste, pour ne pas dire complexé.

      Ils étaient surtout dans l’air du temps. Tout se passant comme si la mort - toujours affirmée, jamais prouvée - des idéologies signifiait la mort de la pensée elle-même, la globalisation est devenue du jour au lendemain la mesure de toute réflexion, au point d’apparaître aux yeux de certains comme un ‘nouvel obscurantisme’.

      Il serait cependant excessif d’y voir le mal absolu. Les artistes de tous les continents l’ont même crue capable de combler leur attente d’une humanité homogène et apaisée. Ils se sont mis à peindre, filmer ou écrire en pensant à leurs semblables dispersés aux quatre coins de la planète et cela a donné un sens nouveau et stimulant à la modernité artistique.

      Et jamais sans doute la culture, devenue une industrie à part entière, n’a autant enrichi des créateurs et permis à des millions d’autres de gagner correctement leur vie.

      Mais cette ouverture sur l’extérieur masque mal des réalités bien moins plaisantes. Des managers invisibles se sont substitués aux authentiques créateurs et sacrifié la profondeur du propos et le caractère unique de l’œuvre d’art sur l’autel de la rentabilité. Et pour faire tourner la machine à fabriquer de factices émotions, il a fallu inciter le client à consommer en hâte des produits éphémères, sans cesse reproduits à l’identique.

       En outre, la globalisation exclut tant d’individus et de nations pauvres qu’on est en droit de la suspecter d’être une illusion ou, pire encore, une imposture. En dépit de progrès indéniables, l’accès au savoir et aux savoirs-faire reste très inégalement réparti. Sur une planète où 20% d’êtres humains se partagent 85% des ressources disponibles, 855 millions de personnes ne savent ni lire ni écrire et 820 millions ne mangent pas à leur faim. Il est un peu cruel de vanter les autoroutes de l’information à ceux qui n’ont même pas accès à l’électricité …

Si la France, pays riche, a si bruyamment revendiqué une ‘exception culturelle’ pour protéger son cinéma, que peut-il en être pour le Mozambique, Madagascar ou le Cameroun ? Ces trois pays font partie d’un continent dont la part dans les exportations mondiales s’élevait en 1997 à 1,7% contre 41% pour l’Europe, 66% pour les Etats-Unis et 7,8% pour le seul Japon. Dans ces Etats, la misère crée un vide culturel aussitôt comblé par les multinationales. Dès lors, les artistes africains sont tentés de ruser avec leur âme pour vendre leurs productions sur le marché mondial.

       Ils n’ont d’ailleurs pas toujours lieu de s’en plaindre. La musique africaine, par exemple, a su tirer un réel profit de la nouvelle donne. En raison de ses facilités de diffusion et de son caractère tout à la fois populaire et universel, elle est à l’origine de réussites personnelles exemplaires. Certes le prix à payer est lourd, car la notoriété internationale de quelques musiciens incite les autres à marcher sur leurs traces en adaptant les sonorités africaines aux goûts d’une clientèle mondiale qui est surtout occidentale. Le fait est que ces grands musiciens africains ne sont admirés dans leurs pays que s’ils sont d’abord cautionnés par un public étranger. Leur forte présence dans ce que Warnier nomme la ‘zone de captage des médias’ suffit à leur assurer la gloire et la fortune. La règle du jeu est connue de tous et dans cette affaire où il s’agit moins d’art que d’argent, le musicien lui-même n’est pas le moins cynique. Il sait bien que dans le dosage pas forcément subtil qu’implique la ‘World music’, il est important pour lui de cibler une clientèle lointaine surtout friande d’exotisme. On ne sait s’il faut s’en désoler ou s’en réjouir : après tout, l’industrie musicale fait travailler et rêver des milliers de jeunes africains et donne à des millions d’autres le sentiment d’être les acteurs d’une certaine modernité planétaire. L’aspect le plus sympathique de la mondialisation est du reste l’aisance avec laquelle les jeunes du monde entier se parlent à travers un langage musical quasi inaccessible aux adultes.

      Les dommages causés au cinéma africain sont beaucoup plus graves. Au lendemain des indépendances, chaque Etat africain se faisait fort d’avoir sa propre politique cinématographique et produisait tant bien que mal des films dont il assurait la distribution. Les cinéastes - Sembéne Ousmane, Lakhdar Amina ou Med Hondo - exprimaient, jusque dans leurs dissidences, une vision de l’avenir pour des nations en voie de re-formation. Les super-productions hollywoodiennes mais aussi les films européens, omniprésents sur le petit écran, n’ont eu aucun mal à contrarier cette dynamique. Les programmes d’ajustement structurel, se traduisant par des coupes sombres dans le secteur culturel, ont bouleversé les règles de la production cinématographique. Entre 1992 et 1999, 18 salles de cinéma ont disparu au Sénégal sur un total de 38. En Algérie, où seuls trois films ont été réalisés depuis 1995, on est passé de 400 salles en 1986 à une vingtaine en 2000.

       Le cinéma africain est aujourd’hui presque totalement contrôlé par des intérêts étrangers. Dans ses anciennes colonies, la France continue à financer des films, par le biais du ministère de la Coopération. Sous le même prétexte de solidarité francophone, des producteurs privés, canadiens ou français, ont la haute main sur ce secteur. Cela a changé du tout au tout la thématique et l’approche esthétique des cinéastes africains les plus médiatisés du moment.  Leurs films, conçus pour être projetés dans des festivals occidentaux, ne sont presque jamais vus à Yaoundé ou à Libreville. Ils renvoient, bien que signés par des Africains, un regard étranger sur le continent. Dans certains cas, on peut parler d’une confiscation de l’imaginaire, puisque le réalisateur, progressivement dépossédé de son scénario initial, finit par devenir un simple alibi. Même ‘son’ équipe de tournage est souvent constituée en majorité de techniciens européens imposés par le producteur.

       Cette situation inconfortable n’est certes pas propre aux réalisateurs africains mais ici l’enjeu est plus culturel que commercial. Par la mainmise sur les images d’un continent, on s’en assure le contrôle politique et social.

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