nouvelle : UN CADAVRE SUR LES EPAULES
Par Kously Lamko
Tchad
Yano s’alourdit de plus en plus sur mon épaule moite de transpiration…Décidément, la nature nourrit en son sein des mystères qui vous laissent pantois. La logique voudrait qu’une masse amputée d’une de ses composantes se trouve allégée par ce fait. Ainsi le corps de mon fils Yano, dépouillé de son âme devrait être plus léger…Paradoxe, il est lourd, deux fois plus lourd que de son vivant. Est-ce parce que l’âme revêt les attributs de l’apesanteur ? Est-ce qu’elle est invisible ? Non ! Elle est bien visible l’âme. Il y a des gens qui la voient. Ma mère me disait avoir revu feu mon père à maintes reprises. La dernière fois, il y a de cela cinq ans, mon père était tapis juste derrière le canari d’eau à côté du hangar, à l’endroit où, de son vivant, il avait l’habitude de se prélasser dans une chaise longue en rotin. Il semblait demander de l’eau pour se désaltérer…. Bref, si mon père est souvent revenu après sa mort, mon fils Yano pourrait aussi se montrer quelquefois. Ce serait injuste si je devais ne plus jamais revoir ce fruit de mes entrailles, cueilli si tôt, si vert, par le cruel destin ? Ah ! Que de nuits d’angoisse et de pleurs dans ma vie ! J’ai versé tellement de larmes que je n’ai plus aucune goutte sous la paupière…pour mon fils. D’ailleurs, à quoi bon…
Je suis toute seule au milieu de ces gens qui vont et viennent. Tous d’insatiables visages d’hommes et de femmes en quête d’un indéfini fugace. Dans le jargon, on dit qu’ils « se cherchent »… comme si tous s’étaient égarés dans un tissu d’obscurs et inextricables labyrinthes ! Ah cette race d’hommes ! Tous en course ! Et parmi cette race d’affairés, personne ne s’offre le luxe d’éprouver de la pitié pour les vaincus que nous autres sommes. La pitié est faiblesse, mauvaise conseillère. L’argent, lui est synonyme de puissance… Et, qui convole en noces avec l’argent se voit dévorer le carré de scrupule sommeillant dans sa conscience…
Si seulement cet homme qui vient de me frôler du guidon de sa moto s’arrêtait pour m’aider ! Ce geste de commisération lui servirait de rachat…D’innommables obscénités qu’il me jette à la figure !
Le cadavre s’alourdit de plus en plus sur mon épaule endolorie : une véritable meule de granits.
Aujourd’hui, Yano pèse deux fois plus lourd que ses deux ans. C’est vrai qu’un cadavre n’a pas d’âge…L’infirmier aurait dû tout de même me suggérer de laisser l’enfant mort quelque part dans un coin de l’hôpital, le temps d’aller alerter ma tante…Elle ne se serait pas foulée la rate pour si peu, ma tante, mais elle aurait demandé à l’un de ses vagabonds qui hantent son cabaret de m’aider à charger la dépouille… Oh ! Je pressens déjà les grossièretés qu’il débitera, le mari de ma tante : d’horribles imprécations, un torrent d’injures à vous faire douter de notre propre humanité, une litanie de plaintes déprimantes du genre « vous nous cassez les pieds avec vos bâtards ; vivants, ils nous coûtent cher ; maintenant faut encore que j’embauche des fossoyeurs pour enterrer de « margouillat sans père »…Des méchancetés qui me laceront comme une poignée de piquants de porc-épic plantés dans les lobes de mon cœur . « Un margouillat sans père » ! Comme si l’on pouvait concevoir un enfant rien qu’en bouffant du charbon. Un enfant possède une mère et un père nécessairement . C’est écrit dans les prémisses de l’être. Toutefois, si la maternité se pose comme une évidence, la paternité, elle, s’arrache. C’est tout à fait cela. L’enfant est une partie de sa mère…Un ensemble de fibres de sa chair, nourri de son sang, puis de son lait. Le géniteur ne peut se proclamer père que par la démonstration qu’il fait d’une conscience responsable, sociale… Cyril n’a pas été à la hauteur ? Je ne l’ai plus revu depuis le jour où il m’a mise à la porte…Le mari de ma tante a tout à fait raison : mon fils Yano est un authentique « margouillat sans père… »
Tiens, la forêt classée… Ces gigantesques caïlcédrats dont les troncs rugueux et blanchis par l’âge semblent étouffer sous l’étreinte des frondaisons de lianes saprophytes et d’épineux pourraient… Ah oui leur ombre pourrait constituer un bon gîte pour le cadavre de mon enfant… Je vais pénétrer dans le bois. Je vais y abandonner le cadavre… Je dirai à la maison que le service des pompes funèbres de l’hôpital m’a aidé à l’inhumer. Cela m’évitera d’affronter les injures du mari de ma tante…On me répondra sans grande brutalité que je suis gourde… Que je manque de jugeote, de circonspection. Derrière le reproche feint, je comprendrais aisément que la mort de mon fils est pour tous un bon débarras…
Je vais ralentir le pas…Le temps que cet homme qui promène son chien dodu s’éloigne un peu. Sinon, le chien humerait le cadavre que je m’apprête à déposer dans le buisson et le pot aux roses serait découvert. Le chien a un bon flair. On me rattrapera et l’on m’accusera d’avoir tué mon enfant. La police s’en mêlera avec ses interrogatoires. On m’emprisonnera. Les juges m’assommeront à coups d’articles et au nom de la loi… Comme si la loi m’offrait le moindre beignet pour nourrir mon enfant…