suite de la nouvelle (un cadavre....)
Voilà ! Je sais ce que je vais faire. Je vais m’asseoir au beau milieu de la rue, mon enfant dans les bras ; puis je me mettrais à pleurer à tue-tête. Les manifestants s’arrêteront alors pour m’aider à transporter mon colis encombrant. Possible ! Sûr même… A moins que cette foule qui regarde haut vers les hauts sommets de la liberté, la richesse, le Développement et le bonheur, ne se rend nullement compte de ma présence.
Et si cette foule passe, m’engloutit puis continue son chemin sans buter contre mon cadavre et moi, si…je serais encore plus malheureuse…Comme le chien qui aboie mais qui n’empêche pas la caravane de passer… Non je ne veux pas que l’on fasse de moi une chienne qui aboie…
Je vais bifurquer à droite, vers la Croix-Rouge. Cela m’évitera d’être bousculée par cette horde de braillards…
« Chienne » ! Parmi toutes les injures, celle-ci me plante sur tout le corps une myriades d’échardes de vive douleur. Au village, après la mort de mon père, oncle et tantes n’avaient que ce mot sur la langue à notre égard : « chiennes, si vous ne voulez rien faire, aller vous faire culbuter sous les caïlcédrats en ville ».. Mes deux sœurs pouvaient en pleurer toute une nuit…
Ils avaient l’air pourtant très bienveillant ces oncles et tantes le jour où ils se partageaient les biens que mon père a laissés à sa mort. Ils assumaient le rituel d’une tradition de solidarité séculaire… Je revois encore ce soir là… lorsqu’après force beuveries, l’on fit sortir de la maison tout ce qui appartenait à feu mon père. Mon grand oncle officiait la cérémonie de distribution. Lorsqu’il appelait un oncle ou une tante, l’intéressé se levait, allait choisir le meuble, l’ustensile ou l’outil qui lui plaisait et s’en retournait tout gaillard, ravi d’avoir enfin saisi l’objet d’un incompréhensible désir de possession… Pourtant, mon père partageait toutes ses joies avec les autres membres de la grande famille. Pour lui, la solidarité était une vertu cardinale… Pendant la distribution, mes sœurs et moi étions assises aux côtés de ma mère. Nous pleurions silencieusement, ulcérées d’être brutalement séparées de tous ces objets qui avaient pendant longtemps partagé notre intimité. Ma mère que la soumission écrasait jusqu’à l’anéantissement nous enjoignait de nous taire. La tradition toute puissante exige bien que l’on se partage les richesses du défunt, ses enfants et même ses femmes. Maman avait cependant réagi lorsqu’un oncle s’était précipité sur la dernière daba, une petite daba à la lame émoussée. Elle avait, comme dans un sursaut, secoué le voile de la torpeur. Elle s’était levée et avait presque crié : « laissez-moi au moins cette daba… elle me servira à enlever les herbes folles qui pousseront sur la tombe de mon mari. On la rabroua…Si elle tenait à sa daba, on ne lui raserait pas le crâne… Elle se coula comme une couleuvre apeurés dans un sillon de charrue. Après les biens, l’on nous distribua…à nos oncles et tantes…qui se léchaient les babines de pouvoir disposer d’une main-d’œuvre gratuite.
Ma mère revenait de droit au grand oncle qui en fit sa cinquième épouse. Elle dût s’éteindre une année plus tard, un soir de Pâques, n’ayant pu survivre au dilemme engendré par les exigences de sa foi chrétienne et les harcèlements despotiques de son nouveau mari. Elle s’était enfoncée une flèche empoisonnée dans le cœur. Pour les uns, c’était une bêtise, une marque de lâcheté ; pour les autres, un acte de bravoure, un martyr. Pour elle ce devait être une délivrance. Mes sœurs et moi, quant à nous, avions senti le ciel nous tomber sur la tête. L’arbre qui par son ombre servait de nid aux oiseaux s’était écroulé, les abandonnant à la tyrannie de l’errance et d’un soleil apocalyptique.
Aînée de la famille, je n’avais que treize ans. Ma dernière sœur mourut d’une bronchite quelques temps après la disparition de maman. Chez les oncles et les tantes, nous menions une vie dont les similitudes avec l’esclavage ne pouvait abuser personne. La solidarité naguère adulée, entretenue, s’était envolée comme une colombe devant le spectacle horrifiant de l’homme agenouillé, bavant de désir devant l’ordre du matériel. Mes deux sœurs et moi nous enfuîmes du village l’une après l’autre. En ville, une tante lointaine, vendeuse de dolo nous ouvrit sa porte. Nous avions grandi dans les boues du cabaret malodorant et les cloaques putrides foisonnants de cafards et de moustiques. Nous avions appris à durcir notre carapace contre l’indicible misère faite de pénibles corvées d’eau, de nuits froides et d’injures. Nous n’avions plus le loisir de repartir au village… On serait hués…
Puis un jour, je connus Cyril. Le dolo de ma tant ayant bonne réputation, Cyril venait tous les dimanches se joindre à la horde bruyante des consommateurs. Un soir, il m’amena sur son vélomoteur jusqu’à Gounghin. Il me coucha sur son lit douillet, dans une chambre électrifiée, après m’avoir servit un poulet rôti. Je m’étais alors donnée à lui. Je pris goût à ce manège jusqu’au jour où je lui annonçais que j’attendais un enfant de lui. Il me mit à la porte tambour battant. Plus tard, lorsque je revins, il avait déménagé… Yano vint au monde sans père.
Tiens, je suis arrivée à la maison… Cette voix tonitruante et qui gronde est celle du mari de ma tante… Mais de qui parle-t-il ? Il m’accuse d’avoir vidé sa boîte d’aspirine pour soigner mon « margouillat sans père ». Deux comprimés que j’ai pris ce matin pour tenter de faire baisser la fièvre qui brûlait l’enfant ! De toute façon, mon fils n’est plus et ne pourra plus jamais vider les boîtes d’aspirine.
Il parle de plus en plus fort… Comment peut-on être méchant au point d’alerter tout le quartier pour deux cachets d’aspirine ? Dieu nous a pourtant crées fraternels, avec ce lien du sang qui perpétue la race et transcende le temps, l’espace… Si les hommes pouvaient en prendre conscience, s’ils pouvaient s’efforcer d’aiguiller leur regard vers le Bien… S’ils avaient encore une âme. Non, ils ont renoncé à leur âme contre une petite vie ronde où l’égoïsme déifié endosse le nom de bonheur. Si la Liberté était Solidarité…
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