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21000 Lilas pour Lya

nouvelle de Na, Senegal

Note sur l'auteur : Na est un écrivain sénégalais. A 34 ans, il développe ce qu'il appelle "l'ecriture documentaire". Des produits littéraires à partir de vécus. Il collabore avec des magazines littéraires à travers le monde. Na vit et travaille à Dakar

 

  Elle s’appelle LYA. Elle a 21 ans. J’ai d’abord pensé écrire «une prostituée». Mais je ne serais pas honnête avec moi-même.  Parce que je ne l’aurai pas pensé. Lya est une fille, une jeune fille qui a choisi. Le choix d’un métier nouveau de parce qu’il ne se déroule, dans son monde à elle, que la nuit.

A Lya, j’ai «payé» 21000 fcfa pour passer la nuit avec elle dans ma chambre d’hôtel. Pour qu’elle ne couche avec personne cette nuit là ; de dormir et de me parler, quand elle le voudra, de sa vie. Sa vie de fille dans une peau de prostituée. Dans un pays pauvre. Son prix était donc le mien. Quatre fois plus cher que celui de Nadège, une autre fille née le 3 janvier 1980, comme elle se plaît à le dire, avec qui j’ai déjà conclu pareil accord trois nuits auparavant.

Lya est jeune et belle. Mais ses deux années de prostitution  avaient fini de faire d’elle une pauvre anonyme sur qui tout regard pensait avoir le droit de se poser avec mépris. Le regard ? Elle en parle : «au début, j’avais l’impression que mes parents, les gens que je connaissais me suivaient partout. Je me retournais sans cesse dans les rues et la tête de tous ceux avec qui je couchais me rappelait une personne de mon entourage… chaque nuit que je parvenais à inscrire dans mon passé était comme une victoire sur le regard ; tout en sachant que je n’y échapperais jamais, jamais…. Parce qu’il est partout ce regard…. Le pire, c’est la photo de mon défunt père accrochée juste à l’entrée du salon. Elle est là, tous les matins que je rentre, comme pour me dire : encore une nuit de péché ma fille !  Non, je crois qu’il ne m’aurait pas dit ça mon père… il m’aimait bien… maman me l’a dit. » Moi je serais toujours fasciné par le vide, le gigantesque, l’absence de limite. L’autre dira que c’est peut-être là la seule alternative possible pour annihiler tout pouvoir de conquête et de passion ! Je ne veux être propriétaire de rien, même pas de cette fille à ma disposition pour une nuit. De rien qui puisse me mettre au devant d’une troupe, d’une opinion. Rester soi. Mais l’objectif connaît-il le néant ? Si en moi je porte le pourquoi de la fascination du vide, essaierai-je déjà là à le conquérir ? A poser une identité ? En moi, aux yeux de cette fille blottie là sous mes draps, il y a quelque chose de différent, de nouveau. Mais la nouveauté n’est que pour elle. Et je me rends alors compte que l’immensité, le vide, le gigantesque m’habitent depuis toujours ! Mon cœur est le néant même, parce que je lui refuse de se soumettre à la tentation de la chair. Un cœur, c’est pour aimer. Et l’amour, c’est la vie. Et le néant est dans la vie. A Lya, j’ai voulu donc donner une partie de cette éternité.

Hélas ! Je ne serai toujours pas là. Je regrette déjà cette nuit où ma sincérité la met en sécurité. Ma confiance la fait vivre et elle dormit là, sur sa vie parce que, de la mienne, j’avais fait une couverture pour elle. Et je n’en souffrais point ! Et demain ? Quand pour les exigences de mon exil je partirai avec ma vie, je crains qu’elle ne prenne froid. Qu’elle ne souffre parce que, de sa vie, elle ne sait faire qu’une couchette. Ce n’est pas un reproche ! Je pense juste à sa souffrance, à son errance. Et je dois partir, répondre aux appels du vide. De ce vide dont elle est déjà pleine.

A son offre, j’ai dit non ! Sinon que j’avais ignoré tout ce qui était étranger à mon destin d’exilé ! Je ne voulais que de ce que je portais. Traîner encore les pieds pour mettre un visage sur l’exil. C’est ma vie que je propose. Ma sale vie si lumineuse. Qu’est-ce qu’elle m’aura donc vendu pour une nuit ? Le temps ! Lya est une marchande du temps. Elle a compris que ce n’était pas son corps ; ce corps dont elle doit prendre soin pour justement avoir la licence pour vendre. Son commerce était donc lié à la montre. Une vie à la minute. Et je pensais aux enseignes : photo-minute, lavage-minute. Même si, dans ces scénari, le temps n’est qu’une unité de commerce, un des appâts de plus de la civilisation de l’argent.

Lya est une victime. Mais elle refuse qu’on s’acharne sur son sort. Qu’on pleure sur son corps ! Qu’on se branche sur son port pour je ne sais qu’elle impression ! Et dira-t-elle, «j’aime embrasser. Toucher ceux que j’aime. Leur tenir la main pendant qu’ils se posent des questions. Mon geste prend des allures ni maternelles, ni amicales, ni amoureuses. Mes allures là sont vraies. Pas plus ! En même temps que j’embrasse, j’aimerais aussi tellement «toucher». Mais je ne pourrais peut-être jamais. Parce que ce que j’ai à  donner ou à partager n’est toujours pas sans danger. Car c’est ma vie que je propose moi  aussi. » Il est 6 heures. Le téléphone de la réception sonne pour le réveil. Je la raccompagne jusqu’à la porte et là, elle m’embrasse. Comme elle ne pourra peut-être jamais le faire avec un homme.

 

 

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