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Édition : Pourquoi les auteurs subsahariens font aujourd'hui l'objet d'un véritable engouement en France.

 Le boom des écrivains africains

 Cap sur l'Afrique. Tel était le thème central de la XIIF édition d'Étonnants voyageurs, festival du Livre qui s'est déroulé cette année à Saint-Malo, en Bretagne. Il a rassemblé soixante-dix écrivains africains sur les cent cinquante venus du monde entier et dont le seul point de ralliement est de partager l'idée de la littérature comme voyage. Un an plus tôt, ils étaient soixante à se retrouver à Bamako pour la première fois. Une initiative déterminée par la rencontre entre le Français Michel Le Bris, fondateur du festival, et Moussa Konaté, écrivain malien et pionnier de l'édition dans son pays. L'aventure aboutira en 2002 à la publication chez Hoëbeke d'un ouvrage collectif, un recueil de nouvelles, intitulé Nouvelles Voix d'Afrique. « Un festival de tous les écrivains africains, écrit Michel Le Bris dans la préface, oui, mais refusant de les enfermer dans leur supposée "africanité", ouvert au contraire à toutes les expressions de la littérature, lieu de rencontre, sur leur terrain, avec des écrivains français, antillais, francophones - et de vocation internationale. » Il se dit surpris par la vitesse à laquelle l'édition africaine du festival s'est développée et ose le mot de raz-de-marée pour désigner le phénomène. Une vision que n'a pas démentie l'ampleur de la couverture médiatique dont il a fait l'objet en deux ans.

 Mais certains signes avant-coureurs de ce regain d'intérêt pour les productions littéraires africaines étaient déjà visibles dans le renouveau de l'activité éditoriale. « Au cours des deux dernières décennies, la production littéraire africaine dans son ensemble a connu une croissance exponentielle : plus de 1 500 nouveaux titres publiés entre 1988 et 1996 », note Jacques Chevrier dans la préface de son Anthologie africaine I, le roman et la nouvelle. Autre constat, l'entrée en lice, aux côtés des maisons d'édition traditionnellement considérées comme pionnières en la matière (Présence africaine, Le Seuil, Julliard, Stock, Albin Michel, Karthala ... ),  d'éditeurs comme Le Serpent à plumes, Actes Sud, Dapper. On peut même dire que le choix de Gallimard d'adopter une stratégie de tir groupé en créant une collection nommée « Continents noirs» afin, comme le dit son directeur Jean-Noël Schifano, de rendre « plus visibles » ses auteurs, n'est pas étranger à ce mouvement général. Bernard Magnier, directeur de la collection « Afriques » chez Actes Sud, qui se définit volontiers comme un « passeur » uniquement guidé par le désir de faire partager son enthousiasme, témoigne du nombre croissant de sollicitations dont il fait l'objet en tant que conférencier ou animateur d'ateliers pour parler des littératures d'Afrique.

 D'autres manifestations, des plus imposantes comme le Salon du livre de Bordeaux aux plus modestes comme les Rencontres d'ici et d'ailleurs à Rouen font, elles aussi, la part belle à la présence de l'Afrique des lettres.

 Mais qui dit renouveau dans l'édition dit, préalablement, renouveau de l'écriture. Sans parler de révolution, il faut signaler la diversification progressive de cette littérature avec la charge féminine ou féministe des années soixante-dix et quatre-vingt ou l'exploration de genres jusque-là délaissés comme le polar ou la littérature pour jeune public. Jacques Chevrier fait remarquer que, dans l'ensemble, le discours romanesque s'est radicalisé dans ses thématiques comme dans sa construction.

 Les temps sont loin où l'attribution du Goncourt à René Maran pour Batouala, publié en 1921 chez Albin Michel, provoquait un beau tollé au point qu'un critique en vue de l'époque avait souhaité au jury du Goncourt de couronner, après ce « véritable roman nègre », comme son sous-titre l'indiquait, un véritable « roman singe ». Ces temps où des oeuvres de fiction envoyées à la rédaction d'un journal parisien atterrissaient au service politique, puisqu'elles n'étaient lisibles que suivant les codes convenus du documentaire sociopolitique. La situation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, telle que la décrit Christiane Yandé Diop, directrice de Présence africaine, n'était guère reluisante. Publier des auteurs africains ? « On n'y pensait simplement pas. Pendant quarante ans, nous étions les seuls. Puis, petit à petit, les autres éditeurs ont vu que la littérature noire rapportait. Et tout le monde s'y est mis, avec beaucoup plus de moyens que nous », déclarait-elle récemment au magazine Livres Hebdo.

 Mises à part les années soixante où Mongo Béti, Ferdinand Oyono, Camara Laye, Aké Loba, Cheikh Amidou Kane, Bernard Dadié, Yambo Ouologuem publiaient chez Julliard, Plon, Flammarion, Le Seuil, Présence africaine, et provoquaient un véritable engouement dans les revues littéraires de l'époque, on peut dire que les littératures d'Afrique commencent à peine à sortir d'une longue période de marginalisation. On a même parfois l'impression d'un renversement de situation lorsqu'on entend Jean-Noël Schifano, emporté par son enthousiasme, défendre l'idée d'un « nouvel humanisme » en train de naître à travers ces expressions de « l'écriture africaine ».

Mais cet intérêt des éditeurs et des organisateurs d'événements littéraires n'est pas sans susciter des méfiances. Sélom Gbanou, directeur de la revue Palabres (voir encadré), met en garde contre ce qu'il appelle « une littérature de la caresse » dont on retrouve, selon lui, les marques dans cette façon de prôner « une écriture africaine » caractérisée par son aspect flamboyant, son inventivité lexicale, sa propension à explorer la veine fantastique, son baroquisme. Or il suffit de lire Les Jambes d'Alice de Nimrod, la prose serrée de Mariama Bâ, les nouvelles réalistes de Fatou Diome, ou les éructationsfree style de Sami Tchak dans Place des fêtes pour conclure à la relativité de ces catégories. Les mêmes termes ont servi à qualifier les Sud-Américains et les Antillais, note Gbanou. À cela, Raphaël Confiant avait répondu: « On peut dire la même chose de Rabelais. » . Les écrivains de la postcolonie, selon l'expression de l'écrivain djiboutien Abdourahman Waberi, ceux qu'on nomme volontiers les nouvelles voix, apprécieront, eux qui exigent d'être perçus comme des singularités et non des représentants d'une esthétique collective liée à leur origine ou à leur histoire.  De l'avis du jeune dramaturge et comédien togolais Kangni Alem (qui sort Cola Cola Jazz, son premier roman, à la rentrée de septembre chez Dapper), les auteurs africains n'ont pas moins que les autres l'ambition de sortir des cases. Il fait sienne la formule du Portugais Miguel Torga : « Luniversel, c'est le local moins les murs. »

 L'écrivain ne se reconnaît ni dans la mission de porte-drapeau de la communauté et de ses valeurs ancestrales, ni dans celle d'enrichir une langue française menacée. Son combat n'est pas sur ce champ de bataille symbolique où on voudrait le voir dans les oripeaux d'un néotirailleur sénégalais armé de plumes. Et c'est avec la même ironie que réagit Gilles Carpentier, éditeur au Seuil, aux propos de Jean-Marie Le Clézio souhaitant, lors d'une émission sur France Inter, que les inventions d'Ahmadou Kourouma enrichissent le Petit Robert: « Arrêtons de demander aux africains de nous enrichir. Après le pétrole, le diamant, le bois d'ébène, les mots à présent.; . » Jean-Loup Amselle, chercheur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, enfonce le clou : « L'Afrique a toujours été considérée comme un bain de jouvence par l'Occident. Lorsque les héros sont fatigués, ils viennent s'y requinquer... Et ce qu'on cherche aujourd'hui dans la littérature africaine, c'est la langue de la Sévigné avec les couilles de nègres. Chacun nourrit avec l'Afrique un rapport ambigu, fantasmatique. » (Amselle fait allusion à un passage du texte qui sert de postface aux ouvrages publiés dans la collection « Continents noirs »). Pour lui donner raison, cette citation reprise par Jean de La Guérivière dans son livre Les Fous dAfrique, paru au Seuil : « L'art nègre est le sperme vivificateur du XXe siècle spirituel. » C'était écrit en 1929 par Paul Guillaume, mécène, collectionneur et marchand de tableaux, qui fit connaître Picasso, Matisse, Modighan~ Vlaminck et Chirico... Mais il faut nuancer le jugement de Jean-Loup Amselle et dire qu'aucun lectorat n'est monolithique, qu'il ne suffit pas d'être un lecteur blanc ou occidental pour être aussitôt soupçonné de nourrir d'obscurs fantasmes. Bernard Magnier fait observer qu'il y a eu successivement trois cercles dans la constitution de ce lectorat. « Il y a trente ans, le cercle des lecteurs occidentaux recrutait prioritairement parmi ceux qui avaient un lien affectif avec l'Afrique et qui attendaient des oeuvres qu'elles prolongent leur fascination. Le deuxième cercle, apparu il y a une vingtaine d'années, était composé de ceux pour qui le lien était idéologique : tiers-mondistes, humanitaires, coopérants... Enfin, apparaît le troisième cercle, celui du lecteur lambda, tout juste curieux du monde tel qu'il se raconte ici et là à travers la fiction. »

Contrairement au lecteur des deux premières catégories, qui sait ce qu'il cherche, ce qu'il attend, qui lit pour s'y retrouver (ou se la raconter), le lecteur lambda cherche l'inédit, de quelque lieu géographique qu'il provienne, plus curieux de l'aventure que représente la découverte d'un texte littéraire, c'est-à-dire de la voix singulière d'un écrivain, que d'africanismes. C'est un jury de simples mais vrais aventuriers de la lecture qui a décerné à Ahmadou Kourouma le Prix du livre Inter en 1999 pour En attendant le vote des bêtes sauvages. Ce lecteur, dont on parle le moins dans ces empoignades, est celui qui se réserve le droit de dire le dernier mot à l'auteur, et uniquement à lui.

 Kossi EFOUI

 J.A / L'INTELLIGENT N° 2167 - DU 22 AU 28 JUILLET 2002

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