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L’ART, LA CONTEMPORANEITE, L’URBANITE ET LA CITOYENNETE A DAKAR

On pourrait dire de  la contemporanéité en art et de l’urbanité que se sont deux notions qui peuvent aisément avoir le même profil si on essaie de les définir ou bien de les circonscrire en essayant de les appréhender dans l’espace et dans le temps.Elles ne sauraient se figer, c’est ce qui les caractérise le plus ! Même si apparemment la contemporanéité en art a beaucoup plus trait à des questions relatives à l’époque et au temps.

De la même façon, l’urbanisme dans ce qu’elle à de plus visible quand elle se donne à voir, se concevrait plus facilement dans un espace donné avec une architecture servant de prime abord de faire valoir (question de visibilité !).

Dakar est la ville africaine où s’est déroulé en avril 1966, « le 1er festival des arts nègres. C’était au moment où « il s’agissait de créer un art nouveau pour une nation nouvelle, de réaliser le miracle de la combinaison harmonieuse des connaissances techniques importées et de culture traditionnelle sentie du dedans. Il était question aussi à la même époque  « de prouver à l’univers la richesse, la vivacité des valeurs culturelles issues de la négritude… »

Il était aussi stratégiquement opportun d’investire autrement l’espace colonial de cette époque, en mettant en exergue les produits de l’expression de l’être africain en arts. C’était entre autre, « une manière d’apposer l’empreinte de sa propre histoire (et vision) pour donner la vie que nous voulons à nos villes.

Dans le sens où ce sont les hommes qui font les lieux, « l’homme africain » lui-même, être contemporain en termes de contour, de contenu et de notion à définir ou bien sujet à traiter ne saurait se faire aisément.

Il est clair et évident qu’il en serait de même pour ces divers lieux d’habitat et de vie, et des voies et modes choisis quand il décide de s’exprimer. D’emblée se poserait pour être africain contemporain une problématique quant à sa quintessence et quant à son identité. Ces questionnements fort justes par ailleurs, et assez prégnants depuis ce qu’on a appelé la période des indépendances, ont été le point focal autour duquel s’est élaboré le projet culturel, assises de la jeune nation sénégalaise en construction et en devenir. Malgré le contexte récemment post colonial de l’époque, la visibilité de la concrétisation des préoccupations de l’intelligentsia d’alors, ne s’est point posée quand il a fallu par exemple organiser le festival mondial des arts nègres en avril 1966, point culminant de l’expression de la négritude en expressions artistico-culturelles dans la cité qu’est Dakar.

Dans un environnement à l’urbanisme et à l’architecture portant fortement les marques de la période coloniale, il a fallu créer et mettre en place de nouvelles institutions culturelles comme l’Ecole des Arts, le Théâtre National, le Musée d’art contemporain, l’Ecole de danse contemporaine, la Manufacture des Arts Décoratifs, …)

C’était dit : la culture serait le levier du développement économique et social du pays, et aussi, les arts quels qu’ils fussent seraient le moyen privilégié pour ce faire.

Le lien à l’urbanité est un lien de fait, puisque Dakar à l’instar de tous les lieux d’échange et d’intégration qu’on érige en capitale est l’endroit où vivent la plupart des protagonistes, concepteurs et acteurs de ce qui symbolise la notion sénégalaise sur tous les plans (administratif, législatif, économique, financier, commercial et même religieux en partie…). C’est à Dakar que se prennent les grandes décisions du pays, c’est aussi à Dakar que se trouvent les sociétés privées ou d’état et les compagnies commerciales…

Tout, donc a toujours eu tendance à ramener l’art en ville, à faire du cadre urbain le domaine d’expression, d’éclosion et de vulgarisation des arts d’une manière générale.

Par exemple, tous les artistes plasticiens (à quelques exceptions prés) qui ont eu à suivre une formation académique dans une école d’art, n’ont pu faire qu’en ville, à Dakar principalement ou ailleurs (dans une autre ville, occidentale le plus souvent.

Donc, pour être éduqué (un tant soit peu) en art, c’est l’urbanité qui semble avoir confisqué de fait la prérogative d’arbitrer tous les lieux qui ont pour vocation de s’occuper de l’éducation artistique.

Ceci étant valable pour le théâtre, la musique, la danse, l’animation culturelle.

C’est aussi en zone urbaine que sont concentrés presque tous les endroits de vulgarisation, d’expression et de commercialisation des produits artistiques et culturels.

Ainsi donc, est-il factuel de croire que l’art ne peut et ne doit rimer qu’avec urbanité.

Or il n’en est rien, de plus en plus, maints projets artistico-culturels en arts contemporains ont vu leur cadre de réalisation glisser vers la zone semi-urbaine ou bien carrément en zone rurale (ce qui en soit apparaîtra toujours comme un véritable challenge vue l’apparente inadéquation entre la structuration et la configuration des villages et les prétentions basiques pour une bonne organisation professionnelle d’un événement artistique (ex : « Le bivouac des artistes » organisé en 1994 au bord du fleuve Niger ; « les ateliers d’Hamdallaye » organisés à Joal Fadiouth en mai 1998).

Sous un autre angle, la contestation des masses urbaines, plus conscientisées à la chose politique, économique et sociale, s’exacerbe et se radicalise davantage en zone urbaine (les forces de l’opposition ont toujours fait vaciller le pouvoir socialiste dans la capitale au cours des scrutins électoraux de ces quinze dernières années au Sénégal).

L’urbanité crée naturellement le lit d’une cohabitation plus ou moins étroite entre créateurs et gouvernants, ils partagent les mêmes murs.

Pendant les vingt premières années à partir des indépendances en 1960, la proximité a été très étroite entre les arts et la chose politique, en sens, les artistes ont servi de faire valoir et d’illustrateurs du concept d’affirmation d’une civilisation africaine (évidemment existante) et à la volonté politique protectrice des arts, par choix et par stratégie.

Dans les années quatre vingt, en plein centre ville, a-t-on vu éclore tout un mouvement artistico-culturel, qui a mené ses activités dans le lieu même qui abritait l’école des arts dans cette partie de Dakar constituée d’un ensemble de bâtiments coloniaux.

C’était une période où, dans la cité, certes affirmait-on toujours soutenir les arts, mais la période bénie de la connivence naturelle entre la volonté politique et le monde de la création était en train de s’estomper. L’écriture artistique tant au niveau de son contenu, de sa forme et aussi bien de sa thématique avait entamé une démarche de cessation et de cassure d’avec la situation des arts plastiques illustrant la Négritude à travers un mécanisme de mécénat certes valorisant mais aussi et surtout, aliénant la recherche plastique au point de passer pour un art télécommandé.

On voyait aussi apparaître des événements articulation sous la forme de performance associant différents modes d’expression artistiques (« cf. tenq » et « laboratoire Agit-Art »).

Pendant cette période de crise économique et sociale profonde, qui se situe dans les années quatre vingt, a-t-on assisté aussi à un phénomène à travers lequel on pourrait comparer le citoyen de la ville de Dakar (dans son attitude et son réflexe de confier aux murs de sa ville ses tourments et espoirs) aux premiers hommes reproduisant des scènes de vie et de chasse sur les parois des cavernes.

Les Dakarois (sous le rouleau compresseur des ajustements structurels préconisés par les institutions financières internationales, qui a installé un réel malaise social en ce sens qu’il y a eu des milliers d’exclus économiques et sociaux au pouvoir d’achat insuffisant, et en même temps frustrés de voir ses aspirations au changement bloquées par des forces antidémocratiques confisquant le pouvoir au détriment des citoyens aussi bien de la cité que de la campagne) se sont subitement investis de la mission « d’apposer l’empreinte de leur propre histoire (vécu et vision) pour donner la vie qu’ils voulaient à leur ville ».

Ainsi, a t’on vu apparaître sur les murs de la cité des peintures traitant différents sujets notamment les guides spirituels, les leaders politiques africains plus du passé que du présent (comme chaque fois en période de crise : quand on ne sait pas où l’on va, on se réfère à ce qui a pu être glorieux et rassurant).

En plus de murs peints, il y a eu des sculptures ornementales qui ont été réalisées et installées dans les  différentes places des quartiers préalablement balayés (parce qu’avait-on jugé alors que la ville était sale à tout point de vue).

L’être humain s’était une fois de plus confié à ses murs et avait investi l’espace de vie de sa cité pour dire des choses qu’une carte d’électeur ne pouvait point déterminer la cessation ou la fin. C’est ce qu’on a appelé le mouvement « Set Setal » (assainir, rendre propre).

C’était un mouvement citoyen absolument spontané et incontrôlé, expression d’une contemporanéité artistique et d’une pertinence plastique qui ne saurait faire l’ombre d’un doute.

Tout le monde a été pris de cours par cette spontanéité en expression qui a rapidement essaimé dans les autres cités du Sénégal, après Dakar.

Même « les artistes-plasticiens déclarés » ont été obligés de prendre le train en marche en prêtant leur service et savoir-faire aux exigences de leurs concitoyens.

Les hommes politiques, intellectuels ont tenté par la suite de s’approprier la paternité de ce mouvement ou ont essayé de circonscrire en réflexion ce phénomène artistico-social pas forcément politiquement correct.

A l’instar des autres grandes villes africaines, Dakar est un endroit vivant en mutations constantes. L’hybridité du caractère des choix architecturaux matérialisée par la floraison de tous ces nouveaux bâtiments qui poussent sans cesse depuis une dizaine d’année pourrait aisément témoigner de la fulgurance de la transformation insidieuse de notre cité. Cela étant, on ne peut pas dire que se pose une situation de concurrence ou de remplacement de la nouvelle architecture qui se dessine dans la ville au détriment de l’urbanisme et des bâtisses coloniales fruit des choix de l’aménagement marquant les grandes capitales africaines, faits avant les indépendances.

Le passé est durablement inscrit dans les murs de la cité en ce sens qu’elle sert toujours de base de référence (occidental ou soudano-sahélienne) aux bâtisseurs d’ici.

Il serait dommage d’assister à une uniformisation des réalisations architecturales et aussi à un non-respect des règles de conduite dans un cadre de vie viable en termes d’hygiène et de propreté.

Cela correspond parfaitement aux étroites logiques locales d’occupation de l’espace facilement apparentées à une situation d’incivisme et de réticence la discipline la plus élémentaire qui soit quand on évolue dans une cité urbaine. Ce qui pourrait aussi s’apparenter à une mauvaise réaction citoyenne reflet d’une sorte de réponse traduite en un ensemble d’attitude et de comportement de défiance à l’autorité publique et politique en déphasage avec les préoccupations des gens dans leurs galères  quotidiennes du fait d’une gestion malsaine de la chose étatique.

La ville qui est un lieu de vie, lieu d’émulation, économique, social, intellectuel et culturel, très propre du temps où les arts et créativité servait de tremplin et de faire valoir pour l’œuvre de construction nationale, était devenue ces quinze dernières années un cadre de vie délétère. La déstructuration et la déliquescence du tissu économique culturel et social dans lequel on a évolué jusque là, est manifeste. Elle a été transposée plastiquement à la fin des années quatre vingt et au début des années quatre vingt dix à travers tout un champ d’investigation qui a mené à des réflexions en œuvre sur des supports qui devenaient les moins classiques possible.

L’adjonction de matériaux directement collectés dans la rue, la manipulation des concepts de travail allant dans le même sens que cette situation mutante de glissement de l’apparence des œuvres entré la deuxième et la troisième dimension.

On a assisté à une pseudo-conjuration artistico intellectuel pendant laquelle l’expression artistique a fortement témoigné ou fait allusion à une situation de brouillage de repères et à l’exiguïté de l’existence dans les cadres traditionnels de référence.

Du cinéma au théâtre en passant par la musique, les artistes contemporains ont travaillé autour de ces problématiques sans tomber dans les pièges de l’anecdotique (ex : hyène de Djibril Diop Mambety, « hyène en music » de Wasis Diop ; « Grand Dakar Usine » pièce de théâtre de Oumar Ndao…)

Le mouvement « Hip Hop », écho de l’expression de la poésie  urbaine, qui d’Amérique, a fait tâche d’huile dans presque toutes les cités du monde, n’a pas été en reste dans sa version locale. Il y a même lieu de noter la dynamique de ce phénomène urbaine (des milliers de groupe de rap) le souci dans la quête du bon mot pour traduire en rimes engagées et osées, l’expression d’un certain ras le bol. On peut d’ailleurs sans conteste dire qu’ils sont allés très loin en engagement avec les textes d’un propos sociologique plus que percutant.

Traditionnellement, quand on parle de « Hip Hop » et rap, le pendant en arts plastiques a toujours été plus ou moins les tags et graffitis, signalétique d’un territoire de la cité.

Un peu dans le sillage de Basquiat, des jeunes artistes de la cité, sortis de l’école des beaux-arts se sont curieusement réclamés de ce mouvement, et l’ont utilisé somme sujet prétexte dans leurs recherches plastiques. Les uns mettant l’accent sur le langage codé écrit ou  parlés dans ces milieux là.

Les autres alliant la photo-reproduction et la peinture ont visuellement et de manière non équivoque travaillé avec l’un des signes les plus forts du registre architectural de l’urbanité : les immeubles… (cf. Modou Dieng…).

Puisqu’on est en 2001, le fait le plus marquant, quand on raisonne dans le sens d’une certaine contemporanéité, est l’émergence d’une nouvelle citoyenneté issue des urnes de 19 mars 2000.

C’est ainsi que le nouveau président de la république, qui lors du discours inaugural de la Biennale des Arts Contemporains de Dakar, en mai 2000 (événement artistique international majeur qui a pour vocation de servir de vitrine à l’art contemporain africain) s’est (entre autres pistes de réflexions émises) autoproclamé « protecteur des arts et des artistes ».

La nouvelle légitimité des gouvernants de la cité acquise grâce à la force d’affirmation de l’expression de la rue, permettra (on l’espère) de traduire aussi bien dans l’urbanisme et l’architecture de la cité, que dans les faits de la vie de tous les jours, l’espoir suscité par une certaine connexion renouvelée entre une cité, ses gouvernants et ses artistes.

Kan-Si

Visual Artist (kansisalam@hotmail.com)