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“L'africanité s'arc-boute sur des fantasmes“ par Mamadou Abdoulaye Ndiaye & Alpha Amadou Sy, philosophes

Article publié dans l'édition du Samedi 7 Avril 2001

Enseignant la philosophie respectivement aux lycées Blaise Diagne de Dakar et Cheikh Oumar Foutiyou Tall (Ex-Faidherbe) de Saint-Louis, Mamadou Abdoulaye Ndiaye et Alpha Amadou Sy sont engagés dans une aventure intellectuelle depuis leurs premières années à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Ces deux auteurs du livre “ Africanisme et théorie du projet social ”, ils se sont signalé par des contributions dans plusieurs journaux et périodiques dakarois. Actuellement, ils préparent la sortie d’un essai politique sur l’alternance du 19 mars 2000 intitulé “ Les conquêtes de la citoyenneté ”.

Vous venez de publier aux Editions Harmattan un ouvrage intitulé “ Africanisme et théorie du projet social ”. Quelle est l’idée qui sous-tend cette œuvre ?

— Nous parlons de l’Afrique, de ses difficultés, du mal développement et des facteurs de blocage. Nous avons pensé que pour transformer la réalité, il faut la comprendre. Les discours de cette réalité ont été analysés pour essayer de comprendre au fond ce qui est à la base du mal-être africain. C’est cela fondamentalement notre perspective première.

Dans la préface de l’ouvrage, le professeur Amady Aly Dieng a mis l’accent sur les pesanteurs sociales qui tuent toute réflexion, toute productivité chez les intellectuels africains. Comment avez-vous réussi à vous arracher de ces facteurs de blocage ?

— Ces pesanteurs ont plusieurs aspects, mais sont essentiellement d’ordre culturel. Notre culture ne dispose pas de l’écriture comme mode de communication. Il est donc difficile de recourir à cet outil, d’autant plus qu’il est un acte solitaire qui exige un retrait cartésien en porte-à-faux avec notre ambiance collective. Le sujet qui écrit s’arrache à l’espace social. Malheureusement, notre culture ne met pas en fonction un tel sujet. Celui-ci est nié en tant qu’il est simplement l’écho du phénomène social. Cela nous fait penser à Durkheim qui souligne que “la pensée individuelle n’est rien d’autre que l’écho de la conscience collective“. Il est clair que l’écriture exige des conditions de possibilités et une certaine aisance. Les Grecs l’ont compris lorsqu’ils affirment que “primum vivere, deinde philosophari“ (vivre d’abord, philosopher ensuite). Seulement, le sous-développement n’autorise pas cette condition car ceux qui écrivent, les intellectuels, sont de la petite bourgeoisie qui subit de plein fouet la crise économique, la pauvreté, qui n’est rien d’autre que l’incapacité du sujet à régler les problèmes de base, c'est-à-dire manger correctement, instruire ses enfants, trouver un logement décent. Alors, il est traqué par le quotidien, l’immédiateté, comme dit Hegel, qui n’est pas le lieu de la pensée. Pour qu’il y ait une pensée, il faut une distance par rapport au quotidien afin d’inscrire la réflexion dans le mouvement, dans le projet. Si l’on est happé par le quotidien, on ne peut pas réfléchir dans le cadre d’un projet.

Pour en revenir au titre du livre, “ Africanisme et théorie du projet social ”, quelle relation peut-on faire entre les deux concepts ?

— Nous avons cherché à montrer qu’il y avait une difficulté à articuler deux types de problèmes. L’un parle de questions théoriques et l’autre de développement, de politique et d’économie. En réalité, nous avons essayé de mettre en évidence un problème de méthodologie. Tous les discours qui ont eu comme objet l’Afrique ont pêché par le dualisme. Ce dernier consiste à se laisser piéger par l’apparente autonomie des choses, à voir toujours les choses dans leur diversité. Mais lorsqu’on aborde la réalité objective, on réalise qu’elles se tiennent. Nous avons voulu montrer qu’il est impossible, scientifiquement, de cerner le mal de l’Afrique sans pour autant l’articuler avec ce qui a fait, plus ou moins, la prospérité de l’Occident. Quelles que soient les particularités des questions abordées, les deux problématiques (la question purement philosophique et le développement des questions de société) sont travaillés par le culturalisme. Pour être plus précis, c’est le courant anthropologique américain qui a informé aussi bien le carnet philosophique que toutes les théories dont l’objet est de voir par quelle voie assurer à l’Afrique son décollage. Évidemment, il ne s’agit pas de vérités apparentes. Il fallait investir des questions en remontant à l’anthropologie américaine, en passant par Herskovits, Ruth Benedict, Mac Lalande, pour montrer que tous ces théoriciens ont inspiré notre réflexion philosophique.

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